Le monde politique et les médias sociaux : entre méfiance et incompréhension

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La France et son rapport à la technologie, quel grand sujet. Si on en entend souvent parler pendant les élections, où les candidats à la présidentielle, aux municipales et les différentes personnalités du monde politiques tweetent de façon intense pour générer un maximum de visibilité, publier des contenus à tout va. Et puis, dès que les échéances passent, baisse de régime pour tous. S’il est vrai que certains personnages politiques sont très actifs sur le long terme, la majorité d’entre eux ne le sont pas (encore).

Pour être une vraie nation numérique, il ne suffit pas que les ministres soient présents et actifs sur les médias sociaux, il est nécessaire que ce soit un mouvement collectif qui engage tout le reste de l’État : maires, parlementaires, députés, et l’ensemble du corps politique.

1. L’envie de modernité

La France a toujours été curieuse. Les médias sociaux en sont un exemple de plus, les grandes personnalités ont voulu s’y installer vite, pour découvrir ces nouveaux usages, pouvoir toucher ces millions d’internautes qui passent davantage de temps sur Facebook que devant des panneaux administratifs ou à lire des prospectus reçus dans leurs boîtes aux lettres.

Si les hommes/femmes politiques d’ajourd’hui n’ont pas forcément le même charisme que des Chirac ou Mitterand, c’est justement là où les médias sociaux sont là pour les aider. Ces outils, malgré leur dimension technologique et immatérielle, donnent de la proximité, de la transparence, du charisme, un visage humain où les personnalités politiques prennent la parole, s’expriment là où sont les gens, au lieu que ce soit l’inverse.

Obama qui fait des « Ask Me Anything » sur Reddit, Joe Biden qui fait des selfies sur Instagram à la cool dans sa berline. Aux États-Unis, plus de 80% des députés et sénateurs ont un compte Twitter (source) quand seulement 22% des députés français en ont un (source).

Et quoi d’autre chez nous ? Ah, des initiatives intéressantes. Principalement sur le plan européen. Et tant mieux si les milliards d’euros qui transitent par l’administration européenne servent en partie à s’approprier le digital et les médias sociaux. Le Parlement Européen a mis en place cette année une plateforme sociale dédiée aux hommes politiques : les députés y prennent la parole pour échanger avec leurs électeurs. Le réseau appelé Gov Faces a été lancé en mars à Bruxelles et montre les efforts déployés pour se moderniser.

2. Méfiance, peur, incompréhension

Et pourtant, malgré ces quelques démarches prometteuses, l’Europe est bien en retard, la France aussi. Si nos entreprises et start-ups sont plutôt performantes dans le digital (Criteo, Kima Ventures, etc), nos entités politiques ont beaucoup plus de difficultés à s’adapter à ces nouvelles problématiques. On manque de formations, d’éducation, de pédagogie, de compréhension globale de cet environnement. Selon une étude de l’IFOP, 85% des élus français ne connaissent pas le concept d’e-réputation. Toutes les études tendent à aboutir aux mêmes tendances.

Les politiques français sont frustrés, ils ont peur. Des exemples ? Comme cette adjointe au maire d’une ville moyenne qui a fermé sa page Facebook lorsqu’elle a reçu le premier commentaire négatif de la part d’un internaute. Ou alors un conseiller municipal d’une grande ville de la région parisienne qui a demandé à Google de faire retirer tous les résultats de recherche sur lui car il n’était pas satisfait des liens ressortant d’une recherche avec son nom et prénom.

Pourquoi cette peur ? Car les politiques aiment tout contrôler, jouer sur leur propre terrain. Les politiques préfèrent ne pas s’aventurer à l’extérieur, surtout pas sur des supports où n’importe quel internaute peut prendre la parole et avoir autant d’importance et de visibilité qu’une personnalité politique. Sur les médias sociaux, on ne peut pas suivre les conversations, parler de politique sur internet, c’est un puits sans fond, c’est frustrant de ne pas pouvoir contrôler tout ce brouhaha politique.

Aussi, c’est surtout un manque de culture, de compétences, de connaissances, de pratiques. On a peur des clashs, on a peur de mal faire, on a peur des fails. Jean-Claude Gaudin, maire UMP de Marseille, déclare d’ailleurs que « le numérique, c’est l’arme des outsiders, qui ont besoin de combler leur déficit d’image » – une vision plutôt négative de ces outils. Certains partisans d’Alain Juppé ont également déclaré qu’il « n’a pas forcément besoin des réseaux sociaux pour gagner » sa campagne à Bordeaux. Pour la campagne de NKM, le web ne représentait qu’un budget de 35.000€ sur un budget global supérieur à 1 million d’euros : cela prouve le peu de considération donnée aux réseaux sociaux pour soutenir l’activité des personnalités politiques.

3. Et pourtant, des armes et des ambitions

Depuis qu’on entend parler des médias sociaux par ci, des médias sociaux par là, et de l’impact potentiel que cela peut avoir sur le monde politique, évidemment que des actions ont déjà été mises en place. 95% des ministres du nouveau gouvernement remanié en 2014 possèdent un compte Twitter (la liste ici), mais les démarches ne sont pas pérennes et ne s’inscrivent pas dans une stratégie à long terme. Avant de s’y remettre au début de cette année, le dernier tweet de François Hollande remontait à son élection en mai 2012. C’est dire l’importance de ce medium dans sa communication, pendant 2 années à la tête de l’État, avec 5,5 millions de français inscrits sur Twitter.

On voit cependant des améliorations. Les politiques ont saisi qu’il y avait une vraie utilité, une réelle plus-value, pour se construire une notoriété, pour générer de l’amplification autour de certaines idées, pour discuter avec sa communauté, fidéliser ses électeurs, conquérir les indécis. L’intérêt est total pour les politiques, mais il l’est aussi pour le grand public. Ce n’est pas seulement pendant les élections, mais de façon permanente qu’on souhaite des actualités, des informations, des documents, des idées, pour que cette démocratie devienne vraiment sociale et contemporaine.

On note aussi des projets ambitieux dans cet univers : les partis politiques qui lancent leurs propres réseaux sociaux (généralement ouverts aux militants, ou parfois ouverts à tous), comme « Les créateurs du possible » pour l’UMP ou « La Coopol » pour le PS. Pour mentionner d’autres tentatives, on peut aussi parler de Patrick Mennucci (conseiller municipal de Marseille) qui utilise le réseau social  Bobler pour partager des idées géo-localisées sous forme de messages vocaux, et qui utilise également Vine pour diffuser des extraits de ses meetings.

Tour d’horizon rapide de la place des médias sociaux dans l’écosystème politique français. La méfiance est de mise. Les compétences et connaissances sont limitées. La frustration est omniprésente. Et pourtant, il faut avancer, il faut changer, le grand public n’attend pas pour lâcher progressivement la TV, la radio et la presse pour passer ses journées sur Facebook, YouTube et Instagram. Les organisations politiques doivent s’adapter pour être au service de la population : les précurseurs seront ceux qui sont identifiés comme leaders et modernes. Il s’agit surtout de bien comprendre les usages : si NKM dispose de plus d’abonnés qu’Anne Hidalgo sur Twitter, c’est bien la candidate PS qui a remporté le trône parisien, montrant qu’au delà de la course aux fans/abonnés, c’est surtout l’utilisation qu’il faut affiner, sa stratégie éditoriale à cadrer, correctement gérer les interactions avec sa communauté et adresser les bons messages, au bon moment, sur le bon support, avec les bons outils.

Oui, car on ne veut plus de « tweets fails » comme Eric Besson et autres. Tout le monde vous regarde, et votre crédibilité est en jeu sur le plan international. 90% des députés européens fréquentent aujourd’hui régulièrement les réseaux sociaux : c’est l’heure d’assurer et de montrer l’exemple.